Texte : Edmond

De la terrasse de l’hôtel on a normalement une vue imprenable sur la mer lointaine mais une couche de brume s’interpose. On la traverse peu à peu en suivant la route qui descend entre les jardins fleuris et les vignes en restanques, dans une campagne de plus en plus peuplée et sous un soleil de plus en plus ardent. On est samedi et des armées de cyclistes montent à l’assaut de l’Etna. On entre sur l’autoroute qui mène vers Catane et Syracuse. A cet endroit elle est payante, donc en sortant de ce tronçon on paye, avec une carte bancaire dûment présentée au préposé de la guérite. Et comme on en a l’habitude on laisse machinalement tomber la carte dans le petit vide-poche central, proche du levier de vitesses. Et le moment venu de la récupérer pour la ranger (car la suite de l’autoroute est gratuite) il n’y a plus de carte. Ce qu’on croyait être un vide-poche n’était qu’un trou, autrefois sans doute occupé par un cendrier ou tout autre dispositif retiré sauvagement. Et où est passée la carte ? Jusqu’où est-elle allée ? Faudra-t-il solliciter un garagiste pour désosser l’intérieur de l’habitacle ? Cris de rage. Arrêt d’urgence au bout d’une bretelle de sortie. La cause est désespérée et relève donc de Sainte Rita, patronne des cartes bancaires. Deux doigts explorent la cavité maudite avec une circonspection de gynécologue, jusqu’à sentir le froid et lisse contact de l’objet saint plaqué contre une paroi. Reste à trouver le moyen de faire pince pour extraire le mince rectangle plastifié, ce qui miraculeusement s’opère. On peut dire qu’on revient de loin, ce qui suffit pour illuminer la journée.

Au sud de Catane, qu’on ne fait qu’effleurer, le paysage s’aplanit. On traverse une série de plateaux jaunis griffés à intervalles réguliers par les lits erratiques de fleuves caillouteux. Dans certains d’entre eux poussent des papyrus, et on dit que jusqu’au XVIIIème siècle il y avait des crocodiles. Toute cette partie de Sicile, sa pointe la plus au sud, a été ravagée en 1693 par un énorme tremblement de terre qui a nécessité une reconstruction générale et déterminé une étonnante homogénéité des styles d’églises et de palais.

L’objectif du jour est Syracuse, ville d’Archimède, aussi ancienne que Marseille, 120 000 habitants, faubourgs poussiéreux, centre intensément orné de parcs et vestiges de toutes époques, et de toutes natures, depuis les temples grecs jusqu’aux églises baroques en passant par des nécropoles et des carrières millénaires, il y en a trop. Pour cette fois on se concentrera sur l’extrémité maritime, la presqu’ile d’Ortigia, aux origines de la colonie grecque car facile à défendre. Des ruines du temple d’Apollon au sévère Castello Maniace, on y traverse sans jamais s’ennuyer des quartiers compliqués, grecs, arabes, juifs et chrétiens.

Inutile de dire qu’il y a beaucoup de touristes, mais la multitude des ruelles et des placettes agit comme un filtre qui répartit et diffuse la foule. On trouve toujours dans Ortigia un coin déserté où on n’entend que les stridences des bandes de martinets. Des minibus de la ville, conduits par des chauffeurs champions de la précision (frôlant d’un côté une poussette de bébé et de l’autre la terrasse d’un bar) desservent les promenades extérieures. Sur la place de la cathédrale aveuglante de lumière on salue logiquement Sainte Lucie, patronne du lieu, avant de se rendre 30 kilomètres plus loin à Cannecatini Bagni, bourg sans intérêt sauf celui d’être placé à égale distance de Syracuse et de Noto, deux objectifs du voyage.

Église Ste Luce

Castello Manace 13ème siècle

Le temple d'Apollon est le plus ancien temple dorique de Sicile. Au fil des siècles il fut transformé en église bysantine, mosquée arabe, église normande et caserne militaire espagnole, avant d'être dégagé des bâtiments qui le dissimulaient après la période fascite.

Place d'Archimède et fontaine de Diane

Colonne grecque encastrée dans un mur

Cathédrale de Syracuse

Tout l’arrière-pays de Syracuse ressemble aux causses du Quercy qu’on aurait parsemé de cultures de cactus et de bouquets de palmiers chiffonnés par les vents et la sécheresse. Plateaux calcaires peu propices aux vergers mais favorables à la vigne, c’est le pays du « nero » d’Avola, un vin rouge qui passe bien.

Cannecatini Bagni, quoique médiocre, est un endroit instructif. Le plan est un quadrillage strict, comme souvent on en dessina après le tremblement de terre. C’est un long rectangle dont les axes directeurs portent tous les noms empruntés au registre de l’unification italienne : Magenta, Solferino, Cavour, Garibaldi, Victor-Emmanuel, etc. Nous avons loué pour deux nuits un appartement nommé « nonna fortunata » au rez-de-chaussée d’une maison dont la patronne s’avère absente. On téléphone, elle est à la campagne, elle va venir, c’est sûr. On parlote avec une vieille un peu sénile qui se dit seule dans la vie, avec une autre plus jeune qui vient aux nouvelles, on sent que ça aime papoter. Il faut également trouver pour la voiture une place autorisée, celles qui sont matérialisées par des traits jaunes sont réservées aux handicapés, et il y a beaucoup d’handicapés ! Finalement la propriétaire arrive en SUV germanique et ouvre la porte. La maison est grande, quoiqu’aveugle à l’arrière, donc assez sombre mais tout est impeccable.  Pour chasser l’humidité on donnera du chauffage via la clim. Une télévision approximative permettra de retrouver le matin la suite des faits divers observés à Palerme, l’officier de la météo en grand uniforme, Daniela et l’homme prestigieux. Il y a une supérette ARD genre Lidl, plusieurs pharmacies, alors que demander de plus ?

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